La Voix Des Canadiennes Atteintes D'un Cancer Du Sein

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Ma poitrine... Mes seins!

Dans notre rubrique mensuelle, la rédactrice en chef et auteure Adriana Ermter raconte son expérience du cancer du sein.

Par Adriana Ermter

On peut dire que je pense beaucoup à ma poitrine. Oh, j’ai écrit « poitrine ». Pas seins, totons, tétés, nichons ni même boules. C’est ça d’avoir eu un cancer du sein. Je ne parle plus en termes de « seins », mais de « poitrine ».

Avant mon cancer, j’utilisais uniquement le terme « mes seins ». Parfois, lorsque je voulais être drôle ou que je racontais comment un homme avait regardé avec insistance la partie supérieure de mon torse, j’utilisais « totons » ou quelque chose de plus horripilant comme « attributs féminins » pour faire passer un message. Mais mon terme de prédilection, c’était « mes seins ». Donc, reprenons. Je pense souvent à mes seins. Beaucoup. Ça a toujours été le cas.

Plate comme une planche à repasser

Quand j’étais à l’école primaire, ma grande sœur, Liz, et ses amies m’appelaient « la planche à repasser », généralement suivi de l’expression « qui n’a jamais servi ». Puis, elles éclataient de rire et s’enfuyaient. Liz n’a que deux ans de plus que moi, mais a commencé sa puberté bien avant moi. Bien sûr, je l’idolâtrais. J’étais petite, maigrichonne et j’avais une poitrine concave, alors j’enviais toute personne qui pouvait porter une brassière. Je ne savais pas ce que « qui n’a jamais servi » voulait dire et je pense que ma sœur ne le savait pas non plus. Pourtant, à neuf ans, je voulais être exactement comme elle et avoir des seins.

Je voulais tellement grandir que quand j’étais en 4e année, ma meilleure amie, Teresa, et moi faisions des exercices pour augmenter notre poitrine. Nous avions toutes les deux lu Dieu, tu es là? C’est moi Margaret! et nous nous identifions à l’héroïne de 12 ans qui vivait mal sa puberté. Nous n’avions même pas encore commencé notre puberté, mais nous répétions sans cesse « je dois, je dois, je dois augmenter ma poitrine » tout en rentrant nos épaules vers l’avant, puis en les sortant vers l’arrière, en nous arc-boutant comme si nous étions Kathleen Heddle et Marnie McBean. Mais ça n’a pas marché.

L’art de la dissimulation avec Calvin Klein

À mon entrée au collège, Teresa était partie dans une autre ville et Margaret prenait la poussière sur une étagère. Obsédée par la nécessité d’être acceptée par mes nouveaux camarades, je suivis sans broncher la mode du polo et du collier de perles au point d’oublier mon statut de planche à repasser même s’il était maintenant de rigueur de recouvrir sa poitrine avec une brassière en coton Calvin Klein — j’en avais une bleu pâle et une autre rose pâle, avec les culottes assorties que j’avais achetées avec l’argent du gardiennage d’enfants. En plus, je faisais de la natation synchronisée cinq fois par semaine et personne dans mon équipe ne s’intéressait à la taille de ses seins.

C’est trois ans plus tard, quand j’étais en 10e année, que je recommençai à m’intéresser à cette partie de mon corps en souhaitant faire plus qu’un bonnet A. Ce qui n’arriva pas. Pour compenser, je fantasmais haut et fort avec ma meilleure amie de l’époque, Toby, sur le jour où je pourrais me faire poser des implants pour ensuite émettre un soupir de désespoir. Ensuite, je travaillai brièvement comme mannequin commercial, ce qui permit à mes seins de se racheter à mes yeux. Et enfin, après l’université, mes seins se développèrent pour atteindre le bonnet B. Pas parce que je prenais la pilule — qui avait eu de merveilleux effets pour certaines de mes amies, mais pas moi —, mais parce que, pour la première fois de ma vie je ne passais plus mon temps à courir entre les cours et la piscine et que je ne mangeais plus n’importe quoi. J’avais donc pris l’habitude de ranger fièrement mon soutien-gorge rembourré Victoria’s Secret au fond de mon tiroir à sous-vêtements.

Le cancer du bonnet B

À partir de ce moment-là, mes seins et moi avons commencé à entretenir de bonnes relations. Ils étaient guillerets, pointaient vers le bon endroit, et je pouvais aussi bien porter des chandails moulants que des chandails sans manches. Mes seins et moi étions heureux... jusqu’à ce que m’apprenne que j’avais un cancer.

Quand j’ai appris que la grosseur sous mon aisselle droite était cancéreuse et qu’elle s’étendait jusqu’au sein, je me suis sentie trahie. Personne dans ma famille n’avait eu de cancer du sein... je pensais ne pas être concernée. J’avais tort. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à voir mes seins, qui jusqu’à présent avaient eu une place prédominante dans ma vie et faisaient partie intégrante de moi, comme des attributs négatifs et distincts du reste de mon corps. C’est à ce moment-là également que j’ai arrêté de les appeler « mes seins » et que j’ai commencé à les qualifier de « poitrine ».

Vivre avec l’ennemi

Ce sont les cellules cancéreuses qui sont responsables du cancer, pas les seins. Alors pourquoi pense-t-on différemment? Même quand j’étais une « planche à repasser qui n’avait jamais servi », je ne détestais pas mes seins. C’était tout le contraire! J’avais de grands espoirs qu’un jour ils se développeraient! Or, après mon diagnostic, mes seins sont devenus pour moi une source de douleur, au propre comme au figuré, et je n’ai plus pensé à eux qu’en termes médicaux.

Après ma mastectomie partielle, j’avais un creux de la taille d’une boule de glace au niveau de l’aisselle et du sein droit. J’étais difforme, marquée par l’opération et brûlée par la radiothérapie. Pourtant, en un peu moins de trois mois, je suis passée d’un bonnet B à un bonnet D à cause de la prise de poids (35 livres) due à la chimiothérapie au tamoxifène, un traitement antihormonal. Je ne reconnaissais plus mes seins, ils ne semblaient plus m’appartenir.

À cette époque, j’étais plus préoccupée par le fait de retrouver mon énergie et la mobilité de mon bras droit. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être redevenue entièrement mobile de ce côté-là et d’avoir retrouvé 75 % de mon énergie, mais j’ai encore du mal à ne pas penser que j’ai perdu cet aspect beau, amusant, féminin et désirable de moi. Je suis divorcée, célibataire, pas en bonne forme physique et couchée sur mon canapé. À cause de cette poitrine meurtrie, preuve du cancer qui l’a ravagée, et de mon âge, je suis inquiète à l’idée de sortir avec des gens et j’ai du mal à m’accepter telle que je suis — avec ou sans vêtements. Sans compter cette peur profondément ancrée de l’inconnu et de la possibilité d’une récidive ou d’un cancer secondaire.

Requiem pour les totons

Même si je travaille dur pour considérer ces seins pratiquement intacts que sont les miens et les mammographies que je dois désormais faire à intervalles réguliers comme une bénédiction, je ressens toujours cette vive appréhension lorsque j’ai rendez-vous avec mon cancérologue ou mon médecin pour un contrôle. Je n’arrive plus à réfléchir et l’anxiété me gagne jusqu’à ce que je reçoive les résultats de l’ultrason, de l’IRM ou de la biopsie. Rassurez-vous, je préfère MILLE FOIS savoir ce qu’il en est plutôt que de ne pas savoir. Pour moi, le savoir est un pouvoir qui permet d’avoir le choix et qui doit se partager.

Avant mon diagnostic, je ne savais grand-chose sur le dépistage du cancer du sein. Ce n’est pas que je m’en fichais, mais c’est juste que je ne me pensais pas concernée. Aujourd’hui, je parle haut et fort. Pour mes seins et ceux des autres. Parce que se faire dépister à la minute même où on atteint 40 ans est crucial pour continuer à vivre en santé. En particulier si, comme moi, il n’y a aucun antécédent dans votre famille. En octobre, un nouveau site Web, My Breast Screening (en anglais pour l’instant), vous permettra de rester à jour sur le dépistage du cancer du sein dans les provinces et territoires canadiens. Vous y trouverez également des informations qui vous permettront de défendre votre droit au dépistage, en particulier si vous n’avez jamais eu de cancer du sein.

Avoir un cancer du sein chamboule la vie et la façon dont on se perçoit soi-même et les autres nous perçoivent. J’ai constaté, par exemple, que les techniciens et les médecins sont toujours très cliniques et distants dans leurs interactions. Sûrement parce que les salles d’attente des hôpitaux et des centres médicaux sont remplies de patientes, mais cette dissociation a déteint sur moi. Quand je pense au cancer et à ma poitrine, je ne me considère plus en tant que personne, même si cela a été l’une de mes expériences les plus personnelles. Je n’aime pas penser comme cela or, je vois bien comme cela impacte ma manière de voir, de penser et d’agir avec ma poitrine. Cette façon de penser a même contaminé l’opération d’autopalpation mensuelle qui a pris la tournure d’une visite à l’épicerie où je palpe ma poitrine comme si je palpais des melons pour évaluer leur degré de maturité! J’aimerais tant ravoir une relation avec mes seins.

Me réapproprier mes seins

Jusqu’à présent, je n’avais jamais pensé à nommer mes seins. Et pourtant, j’y pense, comme une façon de me les réapproprier. Par contre, je n’ai aucune idée de noms... Peut-être Norma et Lorraine, mes deuxième et troisième prénoms? Ouais, c’est pas terrible... Surtout pas Happy et Ness, comme ceux de Wendy Osefo de The Real Housewives of Potomac, qui les a nommés en fonction de ce qu’elle ressentait pour eux. Je ne me suis pas encore décidée... On verra bien!

En revanche, chaque jour après ma douche, je mets un point d’honneur à regarder mes seins dans un grand miroir avant de m’habiller. Sincèrement, ce n’est pas super et cela ne correspond absolument pas à l’image que je veux voir, mais ça me permet, à cet instant-là, de m’accepter telle que je suis. Quand je me regarde, je ressens beaucoup de honte par rapport à ce à quoi mes seins ressemblaient avant. Je sais que c’est bête de penser comme cela, mais c’est ce que je ressens. En parler à mon médecin et à mon thérapeute, et y faire face dans mes exercices de développement personnel m’aident beaucoup. En mettant la lumière sur ma façon de penser, je me libère en quelque sorte, même si c’est gênant, voire dégoûtant.

Ça me permet de laisser cette douleur émotionnelle dans le passé et d’envisager l’avenir. Ça me rappelle que je ne suis pas mon passé — ni même mon avenir. Je suis juste moi, à l’instant présent. Tout cela ne se fait pas naturellement, mais cela me permet d’avancer dans la direction que je me suis donnée afin de pouvoir réaliser mes objectifs. Tout comme le fait d’accorder mon entière attention à ce que je fais lorsque j’écris sur mon ordinateur ou que j’entraîne une équipe de natation synchronisée. Être bienveillante envers mon corps en laissant ce pot de Cheez Whiz sur l’étalage de No Frills et boire 12 verres d’eau par jour. Et recommencer à utiliser le terme « mes seins ». Parce que quand je le fais, que je fais cet effort, je me sens bien. Je sais qu’un jour mes seins redeviendront « mes seins » et ça, c’est une bonne chose.

Adriana Ermter est une auteure et rédactrice primée. Vous pouvez lire ses écrits dans Figure Skater Fitness et IN Magazine, ainsi qu’en ligne sur les sites 29Secrets.com, RethinkBreastCancer.ca, Popsugar.com et AmongMen.com. L’ancienne chroniqueuse beauté du magazine FASHION et rédactrice en chef de Salon et Childview habite à Toronto avec ses deux chatons, Murphy et Olive. Vous pouvez la suivre sur Instagram (@AdrianaErmter).

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