Donner la parole aux Canadiennes préoccupées par le cancer du sein

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Cette masse palpable

Par Rébecca Lazure

Tiré d’une publication de Rébecca sur son blogue Fin des traitements actifs

Je pourrais débuter ce texte comme le font toutes les séances de groupe de discussion :

— Bonjour, mon nom est Rébecca, j’ai 37 ans et un cancer du sein.

— Bonjour Rébecca.

Je pourrais. *Soupir*.

Je suis en effet une « femme de 37 ans présentant un carcinome mammaire invasif à composante de carcinome canalaire in situ. SG1. »

Cette masse, je l’ai découverte moi-même puisqu’elle était « palpable », pour utiliser un terme plus médical, et d’un type assez agressif. En effet, trois mois après que j’aie consulté une première fois, une échographie montra que ma nouvelle locataire s’était créé un ami et visitait également un ganglion dans mon aisselle, en prévision de la construction d’un chalet ou autre maison de vacances probablement.

Je parie qu’en ce moment vous vous dites quelque chose du genre: « Mais elle est si jeune! » Ou peut-être pensez-vous que ma relative jeunesse me donnera plus d’énergie pour combattre l’envahisseur. Vous avez tout à fait le droit de penser ça. Moi, par contre, je n’ai pas du tout ressenti cette envie du combat. J’ai entendu des variantes de ce discours de la part de médecins, d’infirmièr.es, d’intervenants, de proches et d’autres patient.es. Mais, au risque de me répéter, à aucun moment n’ai-je moi-même eu cet élan guerrier.

Dès la première montée sur ce parcours en montagnes russes qu’est le cancer, j’ai tout de suite réalisé que «le combat contre le cancer» n’était pas un discours qui s’adressait à moi. Je ne veux pas dire par là que je me sentais rejetée, mais plutôt que je ne me reconnaissais pas du tout dans cette façon de voir.

Toutes ces expressions et ces termes belligérants comme «se battre», « combattre la maladie» et «lutter contre le cancer » impliquent un côté « gagnant » et un côté « perdant ». Un « bon » et un « mauvais » côté. Mais ces cellules bizarroïdes… elles font partie de moi. Pourquoi voudrais-je déclarer la guerre contre mon propre corps ?

Vous êtes peut-être en train de vous demander: « Ne veux-tu pas te battre pour vivre? » Non, pas me battre, non. « Que… heu… es-tu en train de refuser les traitements? » Non. Pas du tout. J’ai accepté tous les traitements habituels : chimiothérapie, mastectomie partielle avec dissection axillaire, radiothérapie et hormonothérapie.

Mais.

N’y a-t-il pas une énorme différence entre « traiter » :

Traiter. « Mot du fonds primitif issu du latin classique tractare, ‘traiter’ ; du latin classique tractus signifiant ‘tiré’, participe passé de trahere, ‘tirer’. Soigner en faisant suivre un traitement médical. »2 

et « combattre » :

Combattre. « Mot du fonds primitif issu du latin populaire combattere, ‘combattre’. Lutter contre : opposer une résistance énergique à. »3 ?

Une différence étymologique, mais également philosophique. Le fait de traiter mes cellules cancéreuses ne devrait en aucun cas laisser croire que je prends une posture de guerrière. En fait, je n’arrive même pas à me figurer comment on peut « se battre contre le cancer ». Est-ce que je devrais me diviser, me séparer en morceaux de « cancer » et « pas cancer » et construire des forts pour lancer chacun des camps dans un combat au nom de la santé ?

Sérieusement.

Bien sûr, cette façon de voir ne m’a pas empêchée d’avoir des moments de colère et de peur et de tristesse qui me font lancer le poigne en l’air en criant « Pourquoi moi ?! ». Ça m’arrive encore régulièrement. Malgré tout, la plupart du temps, j’ai plutôt l’impression que tout « ça » me fait ressentir encore plus fortement mon humanité. Au final, ne faisons-nous pas tous partie de la même Histoire? La vie. La mort. Le cancer. Selon les statistiques, une personne sur deux vivra avec le cancer dans les prochaines années. Une personne sur deux. Je ne peux pas croire qu’on s’attende à ce qu’une personne sur deux déclare la guerre à son propre corps. On a déjà assez de guerres sur cette planète, non ?

Bref, tout cela pour dire que non, je ne me bats pas contre quoi que ce soit; je suis. La partie vivante, la partie mourante ET la partie cancéreuse aussi.

Bonjour, mon nom est Rébecca, et je vis avec le cancer du sein.


[1] Abréviation de « sein gauche » parfois employée dans les rapports médicaux.

[2] « traiter », Antidote 9 (logiciel, version 5.1). Dictionnaire. Druide informatique, Montreal, 2017

[3] « combattre », Antidote 9 (logiciel, version 5.1). Dictionnaire. Druide informatique, Montreal, 2017